Le singe de nuit

Camp Bonaventure, piste de Belizon.
J’entend la voix de Denis m’appeler, y’a une harpie qui traine ! Je jette mon livre et mon café pour me saisir de mon appareil photo.

L’année 2020 vient seulement de commencer. La première partie des vacances n’était pas la plus réussie question observation, la météo ne nous a vraiment pas aidé et nous sommes repartis avec un petit goût de frustration du lac de petit saut, où nous avons passé une semaine à chercher le jaguar, mais en vain.

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Pour la suite des vacances, une fois n’est pas coutume, nous avons chacun notre programme. Julien retourne sur le lac et je vais passer quelques jours chez Denis, au camp Bonaventure, entre Cacao et Régina, faire un peu d’herpeto. Malheureusement pour moi, la saison des pluies qui semblait pourtant avoir bien commencé a décidé de marquer un coup d’arrêt. Lune resplendissante et grand soleil, bref, tout l’inverse de ce qu’il faudrait pour trouver quelques bestioles à écailles.

conure versicolore belizon 01.2020

Les journées passent sans observation majeure, quelques perroquets et autres volatiles, mais même les toucans se font discrets et lointain !

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Du coup, je me met à faire des photos de colibris. Le trépied confortablement installé, le café à la main et le livre sur les genoux j’attends que ce mâle de dryade à queue fourchue accepte de venir butiner la fleur sur laquelle j’ai fait ma mise au point.

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C’est à ce moment que j’entends la voix de Denis qui dit : Harpie ! Harpie ! Ce super prédateur est un habitué du lieu et traîne souvent dans le coin, où j’ai déjà pu la photographier quelques fois. Malheureusement, j’arrive un peu tard pour être témoin de toute la scène, mais l’aigle féroce a tenté prédater un kinkajou (Potos flavus), aussi appelé singe de nuit. Celui ci a réussi à s’échapper en y laissant quelques poils et même un peu de chair. Mais la harpie avait faim, elle disparaît donc sous le couvert de la canopée avant de ressortir, un opossum dans les serres. Elle restera quelques instants perchée au dessus de nous avant de s’éloigner pour déguster sa proie à l’abri de nos regards. Farouche la bestiole.
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C’est alors que les branches de l’arbre en face de nous semble s’agiter. Le singe de nuit s’y était réfugié et attendait que son assaillant parte pour se remettre à bouger et panser ses plaies. La harpie lui aura laissé une belle entaille à la queue en souvenir. Mais quelle observation. Ce mammifère très étrange, à mi chemin entre un félin et un opossum, avec la queue préhensile est exclusivement nocturne. Il n’est pas rare d’en croiser lors d’une balade de nuit à la recherche de grenouilles et de serpents. Mais pouvoir le photographier de jour c’est juste un privilège énorme. Surtout qu’il nous fera le plaisir de rester plus d’une demi heure à découvert, en nous jetant de tant en tant un regard pour vérifier qu’on reste tout de même à une distance respectable.

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Des lianes vivantes

Les serpents Lianes sont essentiellement arboricoles et caractéristiques par leur silouhette fine et allongée. Beaucoup ont la tête très pointue ce qui leur donne un aspect très caractéristiques. Ils sont la plupart venimeux, cependant, leur venin est loin d’être aussi virulent que celui des vipéridés, ils sont de plus très peu agressifs, et ne vont chercher à mordre que vraiment si on essaie de les attraper, on peut donc les considérer comme non dangereux.

Parmi les lianes figurent en réalité plusieurs familles, les Leptophis, les Thamnodynastes, les Phylodrias et les Oxybelis. Nous avons récemment croisé un Oxybelis fulgidus, qui figure pour nous largement dans le top 10 des serpents les plus photogéniques de Guyane. Voici quelques clichés des deux représentants guyanais de la famille des Oxybelis ; le fulgidus (Liane vert) et son cousin l’aeneus (Liane à gueule noire)

Une autre caractéristique de ces serpents, outre leur mimétisme impressionnant, c’est le bluff. Ils vont souvent ouvrir la gueule bien grand pour impressionner le prédateur, et dès que ce dernier relache son attention, il va filer dans l’autre sens. Mais ce qui peut donner des clichés bien sympathiques et impressionnants.

 

Le roi solitaire

Petit Saut

C’était l’histoire de deux gars. Deux jeunes hommes, réunis par la Guyane et guidés par leur passion commune de la nature et de la photographie. Une belle amitié en somme, mais en fait, tout bien réfléchi, c’était plutôt  l’histoire d’un animal. Attention, il ne s’agit pas de n’importe quel animal. Vous savez. Cet animal ! Vous voyez de quoi je parle ? Tellement majestueux et unique que tous les autres animaux d’un commun accord, le nomment le Roi de la forêt.

Un félin, le plus imposant de la jungle amazonienne, mais pourtant si discret, si furtif. Tellement furtif que très peu finalement peuvent se targuer de l’avoir rencontré. Si furieusement furtif qu’il en devient glissant, fuyant. Parce que finalement c’est de ça qu’il s’agit. Dans toute cette histoire, ce qui ressort, c’est cet évitement sournois, cette esquive permanente, cette dérobade perpetuelle. Cette non rencontre, ce non-lieu, mais pas même un statut quo ! En effet, une chose qui est sûre, c’est que le gros chat lui, a du bien rigoler pendant toutes ces années à jouer à cache cache, à observer cet étrange duo évoluer maladroitement et tappageusement sous le couvert des arbres.

Petit Saut
Pourtant le chat avait déjà pointé le bout de sa truffe dans cette zone, des amis à eux l’avait même pris. Alors sans relâche, depuis maintenant plusieurs années, le duo revenait trainer ses objectifs dans le coin, multipliant les sorties, sans perdre espoir.

canard musqué 01 petit saut 13.10
Le week end dernier encore nous avions décidé de passer trois jours sur le lac avec quelques amis. Au programme, un peu de pèche, un peu de sieste, quelques jeux de sociétés, mais surtout beaucoup de balade !

Petit Saut

Le niveau du lac commence à redescendre, l’eau se retire petit à petit découvrant des berges propices à l’observation de la faune. Cabiais, biches sont régulièrement observés en cette saison, mais aussi quelques félins. Enfin pour les derniers cités, vous vous en doutez … pas par nous.

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Les trois jours s’écoulent tranquillement au rythme du soleil. Les observations sont chouettes et les aras sont particulièrement au rendez vous.

Mais déjà il est l’heure de rentrer. Toujours sans jaguar. Un petit froissement de déception à l’intérieur, mais on se console déjà en pensant au prochain séjour.

Petit Saut

Sur le retour une bonne averse fait sortir les singes comme les aras, et bien que les moteurs rugissant propulsent les pirogues à vive allure nous faisons quelques arrêts pour observer la faune qui s’offre à nos regards.

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Bientôt la moitié du trajet de retour accomplie, il nous reste encore une bonne heure de pirogue lorsque nous voyons une troisième embarcation que nous devinons être celle de Ronan, un ami guide, revenir vers nous. Lui aussi était sur le chemin du retour pour ramener ses touristes au dégrad, lorsqu’il a aperçu des cabiais. C’est en les suivant qu’une personne de son groupe a vu le jaguar posé sur la berge. Le félin surpris a rapidement pris la poudre d’escampette pour disparaître dans la forêt. C’est avec un air désolé que Ronan, connaissant notre quête nous raconte que l’observation vient d’avoir lieu, moins d’une minute avant que nous arrivions. On attend quelques minutes en discutant puis nous remettons conjointement le cap avec nos trois pirogues vers la berge ou le jaguar se prélassait. Mais le passage ne donne rien.
Ronan repart avec son groupe, mais nous décidons de rester dans le coin quelques temps. Impensable pour nous de ne pas se donner une chance, même si elle est infîme. Nous éteignons les moteurs et nous mettons à l’affût sur l’îlot d’en face.

Nous observons des toucans, des singes hurleurs et toute une nuée de perroquet mais pour le moment, pas la moindre ocelle à l’horizon. Mélange d’excitation, d’appréhension et pointe de jalousie aussi. Nous reécrivons le scénario, encore et encore, si nous ne nous étions pas arrêtés pour les singes hurleurs, c’est nous qui serions passés les premiers ! Les minutes passent en silence, filant doucement vers la fin du jour. Il nous reste encore un bon bout de chemin en pirogue, sans compter le retour en voiture et nous travaillons demain matin.

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Mais difficile de partir comme ça, alors nous décidons de faire le tour de l’île. En dépassant une petite pointe, nous apercevons un mouvement sur la berge ! Sursaut ! Coeur qui monte ! Ce n’est qu’un cabiai, surement un de ceux que Ronan a vu tout à l’heure. Nous continuons le tour de l’île sans rien apercevoir, jusqu’à l’endroit où le jaguar s’est réfugié dans la végétation. Un dernier virage avant de reprendre le chemin du retour et là dans le coin de l’oeil. Une tâche plus claire. Il est là !! Il nous regarde !!!

Petit Saut

Vite ! couper le moteur, refermer le bouchon de la pirogue, sortir l’appareil, déclencher en espérant que les réglages soient à peu près corrects ! Il nous fixe ! L’autre pirogue a bien vu et compris ce que nous avions sous les yeux, mais n’arrivent pas à discerner le félin dans l’ombre !
Petit Saut

Nous essayons de leur montrer avec des signes la direction mais les gestes qu’ils nous adressent témoignent bien que leurs regards sont toujours dans le flou.
Nous décidons de tenter un chuchotement, un murmure un peu accentué, d’une pirogue à l’autre. Mais c’était plus que ce que le jaguar pouvait en supporter. Montrant les babines pour exprimer son mécontetement de voir le silence brisé, il fait demi tour, refusant de se livrer aux regards de nos amis.

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Difficile de mesurer l’instant. Combien de temps cela a-t-il duré ? quelques secondes ? quelques dizaines de secondes ?  plusieurs minutes ? Finalement, ce sont les exifs qui nous apprendrons que le Roi de la jungle s’est laissé observer environ 45 secondes avant de se fondre dans la végétation.

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Nous resterons encore une vingtaine de minutes à attendre une hypothétique réapparition, avant à notre tour, de prendre le chemin de la maison.

A nouveau la nature nous a offert un autre souvenir impérissable, une rencontre, unique, privilégiée, qui restera à jamais dans nos souvenirs.

Petit Saut

Crédit photo :
Jacklyn Durrenberger
Julien Morand
Audric Broux